Dr Abdoul Aziz Kassé, : « Je ne comprendrais jamais que les autorités aient accepté qu’il y ait des fumoirs dans certains lieux publics »

Sur DAKARAMA SN
Senegal

Dr Abdoul Aziz Kassé, président de la Ligue sénégalaise contre le tabac (Listab), a rencontré à Touba Serigne Modou Lô « Ngabou », responsable moral de « Safinatoul Aman ». Une organisation de lutte contre le commerce et l’usage des tabacs et stupéfiants dans la cité religieuse de Touba. Il a interpellé les autorités religieuses et l’Etat du Sénégal pour une lutte plus ardue contre l’industrie du tabac et l’interdiction de ce produit qui plombe le développement de nos Etats.

Avez-vous impliqué les foyers religieux dans la lutte contre le tabac ?
Nous avons été reçus par « Safinatoul Amane », (une organisation qui excelle dans la lutte contre le commerce et l’usage des tabacs et stupéfiants dans la cité religieuse de Touba, Ndlr), représentée par son guide moral Serigne Modou Lô « Ngabou ». Auparavant et à deux reprises, nous avions eu une audience avec le Khalife général des mourides. Donc s’il y a eu une loi, des décrets d’application, un programme d’implémentation, il faut revenir sur place et dire « Dieureudieuf », merci et félicitations. Des propos qui permettront de continuer le travail pour que l’implémentation soit facilitée. Nous sommes allés chez le Cardinal et nous avons fait la même démarche avec lui, et nous irons dans toutes les familles confessionnelles pour également faire la même chose.

Qu’est-ce que cette loi apporte de plus dans la lutte contre le tabac ?
Nous sommes avons réussi à mettre dans cette loi une disposition très importante qui interdit dans toutes les villes religieuses de fumer. Le Sénégal est d’ailleurs l’un des rares pays où il existe des villes sans tabac. Il faut comprendre qu’il y a plusieurs choses qui méritent d’être faites et nous ne négligeons pas la part et les responsabilités que jouent les chefs religieux. C’est pour cela qu’on est aujourd’hui à Touba pour effectuer ce travail supplémentaire pour la future implémentation de la loi.

Avez-vous des acquis depuis le lancement de cette croisade contre le Tabac ?
Concernant les avertissements sanitaires, il y a eu, depuis quelques mois, un travail énorme de la société civile, du Programme national de lutte contre le tabac du ministère de la Santé. Ces activités ont abouti à une implémentation de ce point qui est prévu pour le mois d’août 2017, période à laquelle les paquets de cigarette vont également connaître des innovations. Il est écrit sur le paquet en tout petits caractères et en français « Abus dangereux pour la santé ». C’est faux, ce n’est pas l’abus qui est dangereux, c’est l’usage qui est dangereux. En plus, c’est écrit en français et il n y a que 37% des Sénégalais qui savent lire et écrire en français. Les 63 autres pour cent ne sont pas pris en compte. Je pense qu’il est extrêmement important que ces avertissements sanitaires se fassent avec des images, en couleur indélébile sur les deux faces du paquet. C’est ce que nous allons faire au mois d’août.

Y a-t-il des statistiques pour évaluer l’impact de votre combat ?
Pendant très longtemps chacun s’était mis à lancer des statistiques sur le tabagisme au Sénégal. En fait, il n’y avait que des enquêtes parcellaires, c’était dans les écoles, chez les médecins, etc. Finalement le Cdc (Center of diseases contrôle ou Centre de contrôle des maladies) d’Atlanta avait initié un contrôle à travers les écoles qu’on avait appelé Gyts (Global youth tobacco survey). A deux ou trois reprises, ces enquêtes ont porté sur le tabagisme auprès des jeunes et on y avait trouvé des choses très surprenantes : 92% de ceux qui fument ont commencé à fumer à l’âge du secondaire et s’il y a bien un endroit où il faut agir, c’est bien à cet âge-là. C’est le tabagisme des adultes qui était mesurée, qui montrait une prévalence qui se situait autour de 6% à 10 %, et plus de 90% des personnes interrogées à l’époque disaient avoir appris que le tabagisme entraînait des maladies, des handicaps et la mort.

Comment comptez-vous contrer la politique d’ingérence et d’expansion de l’industrie du tabac ?
La loi sur le tabac, c’est en gros six points. Le premier consiste à arrêter l’ingérence de l’industrie du tabac dans la définition de nos politiques sanitaires. L’industrie du tabac n’exerce pas seulement ses ingérences qu’au Sénégal et dans les gouvernements africains, elle va aussi dans les organismes communautaires pour mettre en place des règles communautaires qui sont beaucoup plus puissantes que nos lois. Au sein de l’Uemoa, elle a réussi à faire mettre un plafond de taxation. C’est dire que les Etats membres de l’Uemoa n’ont pas le droit de taxer à plus de 45% le prix du tabac. Cette même industrie est aussi présente dans la Cedeao. Par ailleurs, la publicité, la promotion, le parrainage sont les moyens utilisés par l’industrie du tabac pour accrocher les jeunes et les amener vers le tabagisme. Si le paquet de cigarette devait coûter 2.000 FCfa, un ouvrier ou un jeune va hésiter à mettre cette somme à la fin de la journée pour acheter un paquet de cigarettes.

Le deuxième point de la loi, ce sont les mesures sur la taxation et les prix du tabac. Il y a un pays très actif dans la lutte contre le tabac : le Ghana. Il a réussi à augmenter ce plafond de taxation jusqu’à 125% qui est la règle dans l’espace Cedeao. Pourquoi le Sénégal qui appartient à l’Uemoa et à la Cedeao n’opterait-il pas pour le plafond de taxation de la Cedeao ? Cela me parait un gros problème et c’est triste de prendre le plafond de taxation de 45%. Nous avons été à la tribune de l’Uemoa, de la Cedeao, de l’Union africaine (Ua) et j’ai été dans plusieurs pays avec des membres de la société civile africaine. Le Sénégal n’a pas encore senti la nécessité de monter un plafond de taxation niveau Cedeao qui lui permettrait de récupérer des ressources additionnelles qui pourraient largement subventionner la Couverture maladie universelle, l’école et l’accès à l’eau qui sont trois choses extrêmement importantes dont le financement peut être assuré par la taxation de tabac. Nous ne le comprenons pas, parce-que cela a été l’un des points que nous avons évoqués avec le ministre de la Santé en avril 2012.

Quelle lecture avez-vous des fumoirs prévus à l’intention des usagers du tabac ?
Ce n’est pas admissible, non seulement pour les autres non fumeurs, mais aussi et surtout pour les travailleurs de ces espaces. Nous ne pouvons pas accepter que 6% des Sénégalais soient plus importants que 94% des Sénégalais qui ne fument pas. Ils ne sauraient dicter leur loi dans les espaces publics et cela ne saurait être acceptable. Mais un non-fumeur qui côtoie un fumeur court les mêmes risques. S’il entre dans un lieu où est passé un fumeur, il y laisse des particules qui donnent exactement toutes les particules dont nous parlons. Donc il est important que les non-fumeurs soient protégés. Et nous nous sommes battus au Sénégal pour que le tabagisme soit interdit dans tous les lieux publics et tous les lieux ouverts au public. Malheureusement, il y a un point noir dans la loi. Je ne comprendrais jamais que les autorités de la gouvernance sanitaire aient accepté qu’il y ait des fumoirs dans certains lieux publics. Ce n’est pas admissible, non seulement pour les autres non-fumeurs, mais aussi et surtout pour les travailleurs de ces espaces. Plus de 90% des personnes interrogées avaient trouvé que l’exposition à la fumée des consommateurs de tabac pouvait engendrer les mêmes maladies, handicaps et décès.

Étiquette
Back to Top